Identité nationale et l’école comme vecteur de mobilité sociale ?

Samedi 2 janvier 2010

ecoleExcellent article publié sur lke site « Mediapart » qui nourrit le débat sur le rôle de l’école qui devrait jouer un rôle majeur comme vecteur de mobilité sociale.

On en est loin.

Dans ce délicat débat, les propos de Nicolas SARKOZY élevant le prête au niveau de l’Instituteur ont créé un trouble majeur.

«L’institution scolaire et la difficile transmission des valeurs républicaines aujourd’hui»: un article de Jean-Paul Delahaye, professeur associé à l’Université Paris V René Descartes.
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Outre la transmission des connaissances, l’école a pour mission première de faire partager à la jeunesse les valeurs de la République, mission essentielle pour permettre le vivre ensemble. C’est ce que rappelle avec force la loi d’orientation d’avril 2005. Encore faut-il que la nation accompagne son école pour que celle-ci réussisse le plus sereinement et le plus efficacement possible à « faire partager » ces valeurs. Encore faut-il aussi que l’école donne elle-même l’exemple d’un fonctionnement en accord avec les valeurs qu’elle proclame.

Une société schizophrène (1)

On demande aux enseignants de former des citoyens en mesure de comprendre la nécessité de l’intérêt général, or notre société pousse très loin la culture de l’individualisme. Comme le dit de façon abrupte Régis Debray à la première ligne de son dernier ouvrage, « l’individu est tout et le tout n’est plus rien » (2) . Dans la construction de notre collectivité nationale, ce « tout » évoqué par Régis Debray, a pris appui sur une communauté de valeurs ayant longtemps reposé sur la religion chrétienne avant d’avoir ensuite pour fondements les principes du pacte républicain.

Cette évolution a historiquement créé l’obligation de transmettre et de faire partager à l’école et par l’école  ces valeurs républicaines, obligation nécessaire à la pérennité de la République. La République peut-elle exister si on ne forme pas des républicains ? Cette mission essentielle est d’ailleurs confirmée par l’article 2 de la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école de 2005 (« Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République »). Or, ce qui pose problème à l’école aujourd’hui c’est que notre société fait souvent le contraire de ce qu’elle demande à l’école de transmettre et que les familles exigent de l’école des repères qu’elles ont elles-mêmes depuis longtemps renoncé à donner à leurs enfants. Déjà, en 1997, dans une circulaire sur les missions des professeurs du second degré, ce constat apparaissait : « le professeur est attentif à la dimension à la dimension éducative du projet d’établissement, notamment à l’éducation à la citoyenneté, et ce d’autant plus que l’établissement est parfois le seul lieu où l’élève trouve repères et valeurs de référence » (3) . Depuis, le moins que l’on puisse dire c’est que la situation ne s’est pas vraiment améliorée.
Comment, en effet, faire comprendre aux jeunes qu’il n’y a pas de vie sociale possible sans repères et sans limites, dans une société qui fait en permanence exploser ces limites et ces repères, société dans laquelle, et c’est ce que l’on montre quotidiennement à notre jeunesse, l’animateur de jeux télévisés souvent indigents est aujourd’hui mieux considéré qu’un éducateur qui forme les citoyens, société dans laquelle un trader peut amasser en un clic une fortune insensée tandis qu’une part sans cesse croissante de la population vit dans la précarité et le dénuement.
Ainsi encore, quand le « 20 heures » montre des responsables, qui devraient donner l’exemple, tenir en public des propos vulgaires, injurieux ou équivoques, quand les jeunes ne peuvent manquer d’observer que frauder le fisc en plaçant des fortunes sur des comptes à l’étranger est moins puni qu’un découvert bancaire de quelques centaines d’euros, quand le désarroi de la société face au fléau de l’absentéisme pénètre à ce point le monde scolaire qu’il faille expérimenter une récompense financière pour la seule présence aux cours, alors la mission de l’école devient pour le moins compliquée.
La transmission des valeurs n’est pas une question théorique. Cette mission de l’école n’a de réalité pour la jeunesse que par l’exemple, y compris bien sûr celui des personnels de l’éducation nationale dont certains oublient parfois qu’ils sont des fonctionnaires.
Autrement dit, si la société ne veille pas à préserver, en paroles et en actes, le « sacré républicain » (4) qu’il appartient à l’école de transmettre, elle enlève aux éducateurs une grande partie de leur crédibilité. Si un minimum de cohérence n’est pas rétabli, alors nous payerons tous le prix d’avoir laissé des générations entières « naître sous X » (5) en matière de valeurs.

Une école injuste

L’échec scolaire précoce et cumulatif de 15 % environ des jeunes, essentiellement issus des familles les plus défavorisées atteste la permanence de l’effet des inégalités sociales sur les parcours scolaires et met gravement en cause l’idéal du système éducatif d’assurer l’égalité des enfants.
Aujourd’hui, par exemple, comment rendre compatible avec les valeurs républicaines l’existence simultanée d’établissements scolaires ghettos et d’établissements scolaires, pas seulement privés mais aussi publics, réservés à une élite sociale et à quelques boursiers méritants ? Très concrètement, par exemple, comment faire partager l’idéal laïque du vivre ensemble à des jeunes qui ne trouvent pas de stages de formation, de logement ou d’emploi en raison de leur origine ?
Les ghettos, en général, ne sont pas compatibles avec l’idéal républicain et laïque. Pas plus les ghettos de pauvres que les ghettos de riches. On craint à juste titre une dérive communautariste de la société mais il y a beaucoup d’hypocrisie, il faut le dire, dans certaines manifestations d’inquiétude à ce sujet, surtout de la part de ceux qui, par exemple, n’appliquent pas la loi de la République sur le seuil minimal de logements sociaux dans les villes ou qui se rappellent qu’ils vivent dans une République laïque uniquement quand ils voient des musulmans.
On dit que c’est dans les établissements ghettos situés en périphérie des villes que la laïcité est menacée et que c’est là que l’unité du système éducatif est en danger. Mais, et François Dubet a raison de poser le problème en ces termes, en quoi la laïcité est-elle plus menacée là que dans les établissements qui ont la possibilité de choisir leurs élèves pour faire plaisir à des familles qui sont certes d’accord avec le principe de mixité sociale mais pas dans l’établissement de leurs enfants ? Est-ce que cela veut dire « seules les différences des dominés et non celles des dominants » (6) seraient une menace pour le vivre ensemble ?
Ne sous-estimons pas un problème qui peut devenir mortel pour nos valeurs républicaines : ceux dont les droits sont ainsi bafoués peuvent-ils se sentir tenus aux mêmes devoirs que les autres citoyens ? Cette situation place notre école laïque en position délicate : elle cristallise toutes les insatisfactions en tant que représentant d’une République qui oublie parfois que la devise républicaine est un tout et qu’il est illusoire de penser faire vivre la liberté et l’égalité si on oublie la fraternité.
Pour être reconnues par tous, nos valeurs ont donc besoin d’une école socialement et scolairement juste. C’est d’ailleurs ainsi que les valeurs républicaines (dont la laïcité) et la question sociale ont partie liée. On le sait depuis longtemps. C’était le message de Jaurès en 1905. Ferdinand Buisson nous mettait en garde à son tour en 1910 et on ferait bien de prendre cet avertissement enfin au sérieux : « Il y a toujours une question scolaire, mais ce n’est pas de savoir qui de l’Eglise ou de l’Etat dirigera l’école : la chose est jugée. C’est de savoir si notre démocratie réussira à faire, par l’éducation, la France de demain plus forte, plus grande, plus juste, plus humaine que ne fut celle d’hier. Ce n’est plus une question politique, c’est la première des questions sociales » (7) .

Notes

(1) Ce constat n’est pas nouveau. Déjà, en 1985, Antoine Prost relevait que « Notre société est schizophrénique.[…] On ne peut inculquer dans et par l’école, d’autres valeurs que celles de la société elle-même, et il est vain d’espérer faire le contrepoids par l’école, aux tendances d’une société. Entreprendre de restaurer dans l’école des valeurs dont on se gausse au dehors n’est pas rétablir un équilibre ; c’est exaspérer une contradiction. A. Prost, Eloge des pédagogues, Editions du seuil,1985, p.56.
(2) Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, 2009, p. 11.
(3) Circulaire n° 97-123 du 23 mai 1997 de mission du professeur exerçant en collège, lycée et lycée professionnel.
(4) Jean Baubérot, l’intégrisme républicain contre la laïcité, L’aube essai, 2006, p. 95.
(5) Régis Debray, op. cité, p. 351.
(6) François Dubet, Faits d’école, Editions de l’école des hautes études en sciences sociales, 2008, p. 164.
(7) Ferdinand Buisson, La foi laïque. Extraits de discours et d’écrits, Paris, Hachette, 1911, p. 261, cité par Laurence Loeffel, Pour la laïque et autres textes par Jean Jaurès, Paris, Le bord de l’eau, 2006, p. 36.

Jean-Paul Delahaye
Professeur associé à l’Université Paris 5 René Descartes

reconnaissance des diplomes : La riposte s’organise

Mardi 2 juin 2009

diplomeCatherine Kintzler, philosophe et professeur émérite à l’Université de Lille 3 nous a envoyé cette tribune au titre du Collectif pour la promotion de la laïcité. Celui-ci, inquiet de l’accord entre la France et le Vatican sur la reconnaissance des diplômes, organise ce mercredi avec quinze parlementaires une conférence de presse pour demander l’annulation du décret. Par ailleurs, une pétition sur ce sujet a déjà recueilli 12 000 signatures.

Dans la lignée des discours sur la « laïcité positive » prononcés par Nicolas Sarkozy à Latran et à Riyad, la France a signé le 18 décembre avec le Saint-Siège un accord ayant pour objet « la reconnaissance mutuelle des grades et des diplômes de l’enseignement supérieur délivrés sous l’autorité de l’une des parties ».

Cela veut dire qu’un diplôme délivré par l’enseignement supérieur catholique habilité par le Saint-Siège sera reconnu, à niveau comparable, par la République. On peut lire ici le décret du 16 avril 2009.

A première vue, pas de quoi s’alarmer : ce genre d’accord est fréquemment signé avec d’autres Etats européens… Alors pourquoi pas le Saint-Siège ? C’est un Etat comme un autre, et puis nous sommes dans un vaste mouvement de reconnaissance des diplômes au niveau européen.

Sauf que le Saint-Siège n’est pas un Etat comme un autre.

Dirigé par un monarque, il ne fait pas partie de l’Union européenne, laquelle impose des conditions démocratiques pour toute admission, conditions que le Saint-Siège ne remplit pas.
Et, comme chacun sait, ce n’est pas seulement un Etat : c’est une instance religieuse fixant une doctrine qu’elle a pour mission de répandre – une puissance religieuse prosélyte.

La République Française, supposée « laïque et sociale »

La République ne l’empêche nullement de répandre sa parole dans la société civile, mais, jusqu’à nouvel ordre, elle ne lui accorde aucune prérogative dans le champ des compétences publiques.
Démocratique, la République française n’est pas comme un autre Etat démocratique : elle est de plus « laïque et sociale ».

Elle laisse ses chercheurs et universitaires travailler librement sans leur fixer d’objectif idéologique ou religieux. Elle leur interdit toute propagande, tout prosélytisme dans le cadre de leur enseignement, a fortiori dans celui des diplômes.

Lorsqu’on lit de près le décret, on s’aperçoit qu’il reconnaît au Saint-Siège la compétence pour nommer les établissements catholiques concernés par l’accord – on comprend alors que la nouvelle ait été accueillie par nombre d’instituts catholiques avec une certaine réticence.

Il y a là un consentement donné par la République à une éventuelle reprise en main par le Vatican de l’enseignement supérieur catholique français, qui se fait ainsi court-circuiter (voir l’analyse parue dans Le Monde « Décret France-Vatican, flou et mécontentement »). Et pour faire bonne mesure, l’accord porte sur toutes les disciplines.

Double violation du principe constitutionnel de laïcité

Faisons la fiction d’un établissement habilité par le Saint-Siège qui délivrerait un doctorat en médecine comportant un module obligatoire d’éthique médicale condamnant les préservatifs, les contraceptifs et l’IVG…

Est-ce le rôle de la République française, démocratique, laïque et sociale, de reconnaître des diplômes délivrés par une puissance monarchique religieuse dont l’une des fins est la propagande et le prosélytisme ?

Réciproquement, est-ce le rôle d’un Etat laïque de s’immiscer dans les affaires religieuses en se prononçant sur le contrôle que l’enseignement catholique supérieur français devrait recevoir de telle ou telle instance religieuse ?

Faire entrer les affaires religieuses dans le champ de l’autorité publique, accorder à l’autorité publique le droit de mettre son nez dans les affaires d’une religion : il y a là une grave et double violation du principe constitutionnel de laïcité.

De plus, l’accord court-circuite le Parlement, qui est pourtant seul compétent car seule la voie législative peut prendre des dispositions en la matière.
Cela fait beaucoup.
Alors pourquoi avoir signé un tel accord, si ce n’est pour démolir une fois de plus la laïcité, et pour réduire une fois de plus l’action de la représentation nationale ?

Une saisine du Conseil d’Etat pour excès de pouvoir est en préparation.

Une nouvelle entorse à la laïcité

Vendredi 22 mai 2009

vaticanUn décret est paru au journal officiel qui permet la reconnaissance des diplomes par le Vatican.

Je publie la tribune de Jean-Michel BAYLET parue dans « le Monde » sur ce sujet, point de vue que je partage bien entendu. On reconnait bien là le talent d’écriture de Jean-françois HORY.

« Dans la conception qu’en ont toujours eue les radicaux, le principe de laïcité n’est absolument pas une pensée de combat antireligieuse. C’est, au contraire, la vision d’un rempart de neutralité absolue protégeant toutes les institutions publiques – et spécialement l’école – contre les influences confessionnelles certes, mais aussi économiques ou partisanes. Selon cette approche, c’est la laïcité elle-même qui garantit le libre exercice des choix de conscience, notamment des choix religieux par des citoyens librement éclairés. Telle est la philosophie qui nous permet aujourd’hui encore, pour ce qui concerne la France, d’affirmer que l’école libre est l’école de la République.

En application de ce principe, l’Etat détient le monopole de la délivrance des diplômes, monopole qu’il exerce, pour l’enseignement supérieur, par le biais des universités publiques. Hors le cas des départements concordataires d’Alsace-Moselle, les instituts d’enseignement supérieur privés existant en France doivent faire valider leurs formations profanes (l’enseignement théologique n’étant à l’évidence pas de la compétence de l’Etat) par des universités publiques ou par des jurys installés par l’autorité étatique.

Tout aurait pu continuer ainsi, à la satisfaction des parties concernées, sans la volonté du chef de l’Etat, exprimée dans son fameux discours de Latran, de replacer l’identité collective et républicaine française dans une sorte de berceau chrétien, ou encore de matrice catholique, renvoyant à égalité les figures emblématiques du curé et de l’instituteur, incarnations de la foi et de la raison.

C’est sous cet éclairage très particulier que doit être lu le décret subreptice paru le 19 avril et rendant applicable un accord signé le 18 décembre 2008 entre la France et le Vatican, celle-là s’engageant à reconnaître, sans autre procédure, les diplômes délivrés par les établissements d’enseignement supérieur habilités par celui-ci. Il appartiendra aux juristes de dire si un accord d’une telle importance pouvait être rendu applicable comme une simple mesure technique et non par une autorisation législative. Tenons-nous en pour l’heure aux principes en cause. Ils sont nombreux et essentiels.

SOUS L’AUTORITÉ CANONIQUE

Tout d’abord, le monopole de délivrance des diplômes constitue une garantie concrète de l’égalité entre les étudiants d’une part, entre leurs professeurs d’autre part. C’est aux mêmes critères, à la même aune, que l’autorité publique évalue la qualité des formations universitaires. Cette règle d’égalité est aujourd’hui rompue puisqu’une simple habilitation par le Saint-Siège, dont on comprend bien qu’elle peut être accordée sur des critères non scientifiques, vaut reconnaissance par l’Etat de certains diplômes.

Ensuite, il convient de souligner que la colonne vertébrale laïque de notre enseignement supérieur garantit également l’égalité entre les religions elles-mêmes. Qu’adviendra-t-il demain si d’autres autorités religieuses exigent, comme elles y seraient fondées, la reconnaissance par la France de titres universitaires sur lesquels l’Etat serait privé de toute appréciation ? La faveur aujourd’hui accordée à la religion catholique fournit l’occasion de rappeler à Nicolas Sarkozy que l’idée laïque n’est pas le plus petit dénominateur commun des influences religieuses, mais un principe intransigeant, non susceptible de négociation, voire de modernisation.

Mais le paradoxe est peut-être ailleurs : la rupture opérée par le décret porte atteinte à la liberté des institutions d’enseignement catholique elles-mêmes. Etre strictement laïque ne signifie pas être intégriste de la laïcité et, pour les radicaux (qu’on se rappelle les controverses entre Clemenceau et Jaurès !), l’enseignement peut n’être pas public. Il doit toutefois éclairer les consciences. Or en étendant l’accord aux enseignements profanes, la France a remis sous l’autorité canonique mais aussi « scientifique » du Vatican des institutions qui s’accommodaient mieux du contrôle tolérant de l’Etat que des injonctions vétilleuses de l’Eglise catholique. Un seul exemple en convaincra : les cinq « cathos » françaises devront-elles demain traiter à parts « scientifiques » égales le créationnisme et l’évolutionnisme ? Allons, il est encore temps de reculer et de renoncer à ce funeste accord. Temps aussi de dire aux autorités de l’Etat que, dans une République conséquente, la loi doit respecter la foi, mais la foi ne doit pas dicter la loi. »